Covid-19 : de l’eau-de-vie au gel hydroalcoolique

Début avril 2020, un article sur le site web du quotidien Libération signalait que certaines distilleries et des fabricants de spiritueux en France reconvertissaient leurs alambics pour produire du gel hydroalcoolique, afin de fournir des hôpitaux et des professionnels de santé, en période de pénurie face à la pandémie de Covid-19. L’article en question est titré  » Face au Covid-19, l’eau-de-vie n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom ».

Ceci m’a rappelé des pages lues à propos de l’eau-de-vie dans l’ouvrage Histoire des pratiques de santé. Le sain et le malsain depuis le Moyen Âge (Seuil, 1999) de l’historien Georges Vigarello, dans lesquelles il décrit le rôle de l’eau-de-vie dans ces pratiques, à partir des concepts de force et d’épurement. C’est l’occasion d’une rapide mise en perspective historique.

Dans La Vertu et propriété de la quinte essence de toutes choses, le moine alchimiste du XIVe siècle Jean de Roquetaillade vantait les mérites de la « quinte essence » ou « eau ardente », « âme et esprit du vin », « eau de vie », partie céleste incorruptible extraite par distillation des choses corruptibles, matière alors secrète et peu usitée qui « nourrit la vertu de la vie » et conserve les quatre éléments du corps humains (le feu, l’eau, l’air, la terre), comme le Ciel conserve le Monde. Comme sa dénomination l’indique, la quinte essence constitue ainsi un cinquième élément.

Cette eau-de-vie était supposée réunir les qualités contraires de l’eau et du feu, ce qui en faisait la particularité. Plus tard, au XVIe siècle, celle-ci fut diffusée par les marins hollandais, alors que l’analogie mécanique entre l’alambic et le corps assimilait le fonctionnement de ce dernier à un mécanisme de distillation des humeurs, depuis les pieds chauds jusqu’à la tête sèche par laquelle elles étaient supposées s’évaporer.

Porter un turban empêchait, selon ces théories, cette évaporation et rendait malade en faisant stagner ces humeurs, tandis que l’eau-de-vie la bien nommée préservait, croyait-on, les chairs et dissolvait le sang caillé, prolongeant ainsi la vie et favorisant la santé, en donnant de la force et en épurant le corps.

Le recyclage aujourd’hui de l’alcool pour l’eau-de-vie en ingrédient de gel hydroalcoolique reconduit la fonction épuratrice, mais face à un virus vis-à-vis duquel nous nous sentons faibles et contre lequel d’aucuns espèrent un remède miracle. Par cette distillation, à défaut de donner de la force, il s’agit de prévenir d’un mal qui nous confronte violemment à notre condition de vulnérabilité et d’être mortel. Épurement sans force, cette fois, sinon celle de faire ce que l’on peut pour se protéger.