Dans le cadre des 11e journées d’études sur l’épistémologie historique « Examiner la médecine d’aujourd’hui par l’épistémologie historique« , organisées par le réseau de recherche EpistHist, j’interviens le 9 avril 2026 avec la contribution suivante : « Éclairer la controverse sur les voies de transmission de la COVID-19 par l’épistémologie historique ».
Résumé de mon intervention
L’émergence de la pandémie de COVID-19 a donné lieu à de multiples controverses et polémiques, dont l’une a porté sur les voies de transmission du virus de la maladie : par le contact, ou par l’air. Cette dichotomie en recouvre deux autres : celle entre les grosses gouttelettes et les micro-gouttelettes, et celle entre le manuportage et l’aéroportage. Les enjeux d’une telle controverse sont, notamment, d’ordre pratique : quelles sont les mesures sanitaires adaptées à mettre en œuvre pour enrayer la propagation de la maladie ?
L’approche d’épistémologie historique permet d’éclairer la controverse particulièrement quant à la formation des structures de rationalité en concurrence, et quant à leur concurrence même. Elle permet également de retracer la mobilisation de disciplines différentes, au-delà de la microbiologie et de la physiopathologie étudiées expérimentalement en laboratoire : l’épidémiologie moderne qui a d’abord fondé au début du XXe siècle le modèle de la transmission par contact en développant le concept de « porteur » (carrier), transmission remise ensuite en cause par sa confrontation à un autre concept épidémiologique, celui de super-propagateur (super-spreader) qui fragilise le concept d’immunité collective (herd immunity) associée à la transmission par contact ; la physique et plus spécialement la dynamique des fluides dans la suite de la microphysique des nuages, la chimie des aérosols, et des ingénieurs environnementaux, en soutien à la transmission par l’air, particulièrement en lieux clos. L’hygiène industrielle et la toxicologie par inhalation ont aussi joué un rôle dans la taille supposée faire le départ entre les grosses gouttelettes et les micro-gouttelettes.
L’approche d’épistémologie historique permet de mettre en évidence le poids de l’ancienne théorie des miasmes devenue obsolète avec l’émergence de la bactériologie dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans la marginalisation au XXe siècle de la transmission par l’air des infections respiratoires à quelques exceptions près. Mais d’autres facteurs, extérieurs aux structures de rationalité de la discursivité scientifique, ont également joué dans la controverse sur la nature des épidémies, y compris avant la seconde moitié du XIXe siècle : des considérations économiques, et des considérations que l’on peut qualifier de psycho-comportementales, touchant à la question de la peur des populations.
Alors que le développement de la microbiologie pathogénique dans la seconde moitié du XIXe siècle intégrait la possibilité de la transmission aérienne de certaines maladies infectieuses avec Pasteur, Koch, Flügge…, l’épistémologie historique permet d’éclairer la domination du modèle de la transmission par contact et grosses gouttelettes au XXe siècle et au début du XXIe siècle, jusqu’à ce que la pandémie de COVID-19 donne une résonance particulière à la controverse sur les voies de transmission non seulement de cette maladie, mais également des infections respiratoires en général. Face à l’accumulation d’études et de publications scientifiques dès les débuts de la pandémie de COVID-19, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), réfutant d’abord la transmission aéroportée de la maladie, a finalement publié en 2024 tout un rapport sur la gestion du risque de cette transmission dans les lieux clos, avec une description de ses mécanismes.
