L’homosexualité est-elle une maladie à guérir ?

Article initialement publié en mars 2011 sur amouretsexualite.com.

En cette fin de mois de mars 2011, sous la pression de mouvements gays, Apple a dû retirer une application créée par l’organisation chrétienne américaine Exodus International téléchargeable sur ses produits iPhone et iPad, et dont le but était de guérir de l’homosexualité.

L’entreprise avait d’abord accepté cette application appelée « gay cure », censée, selon ses concepteurs, délivrer ses utilisateurs de l’homosexualité grâce au pouvoir de Jésus…

On ne s’étonnera pas qu’un groupement chrétien dont la mission déclarée est de « mobiliser le corps du Christ pour enseigner la grâce et la vérité à un monde impacté par l’homosexualité » (1) cherche à utiliser les moyens d’aujourd’hui pour propager sa « bonne parole ». On s’étonnera plus de l’accord d’abord donné par Apple pour distribuer cette application via sa plateforme de téléchargement iTunes. Considère-t-on chez Apple que l’homosexualité est une maladie dont il faudrait guérir ? Plus prosaïquement, Steve Jobs, directeur général de Apple, a d’abord dû voir là une possibilité de toucher un nouveau public. Suite aux réactions des mouvements homosexuels, il a finalement considéré, semble-t-il, qu’il risquait de perdre bien plus de clients que d’en gagner dans cette affaire.

Une dépsychiatrisation récente

Mais revenons à la question de départ : l’homosexualité est-elle une maladie ? Il n’est pas si loin le temps où la psychiatrie au niveau international et quantité de psychanalystes, de même que des comportementalistes, considéraient qu’elle en était une.  Ainsi, ce n’est qu’en 1973 que l’homosexualité fut retirée du controversé Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (le fameux DSM) édité par l’Association Américaine de Psychiatrie. Deux arguments avaient cours à l’époque (2), que l’on retrouve encore aujourd’hui : un argument psychologique, selon lequel l’homosexualité (masculine) est causée par un environnement familial défaillant, où la mère est trop proche de son fils et où le père est absent (soit qu’il n’est effectivement pas là, soit qu’il est à l’écart de la relation fusionnelle mère-fils, ne jouant pas son rôle de tiers séparateur permettant l’individuation) ; un argument biologique, selon lequel l’homosexualité est contre-nature.

L’homosexualité due à un « trop de mère » ?

Il n’est pas rare de noter dans l’histoire des personnes homosexuelles une forte présence du maternel. De là à dire que c’est de la faute des mères si leur fils sont homosexuels, il y a un pas trop vite franchi. Tout d’abord, ce que l’on peut appeler le maternel ne se réduit pas à la mère. L’évolution de notre société montre que les pères peuvent assumer des fonctions habituellement dévolues aux mères : nourrissage, échange de tendresse et affectif…  Les notions de « maternel » et de « paternel » sont des constructions culturelles ancrées dans la structure familiale comme réalité sociale, elle-même le fruit de l’histoire (et non inscrite dans la nature). Ces termes traduisent une répartition des rôles socialement élaborée, tout autant que la définition des rôles eux-mêmes (le nourrissage, l’affection et la sensibilité, un rapport fusionnel pour le maternel ; l’autorité et l’incarnation de la loi et de l’interdit, un rôle de tiers séparateur défusionnant pour le paternel). Partant, des pères peuvent être maternels, et des mères paternelles. Enfin, un même individu peut être à la fois paternel et maternel.

Dans un couple et la relation de celui-ci aux enfants, la question de la fusion-défusion se joue avec tout le monde, et non avec la seule mère, dont l’enfant ne désirerait pas défusionner. L’approche systémique des familles et des couples est là pour rappeler que ces groupes, dont le couple est le plus petit possible, sont des ensembles organisés, et non la somme d’individus.

En outre, l’idée de « faute » pose problème. Certes, on comprend bien que pour qu’un enfant se développe psychologiquement, il faut qu’il puisse s’individuer, et donc défusionner. Mais lorsqu’un parent est trop fusionnel et entrave ainsi le développement psychologique de son enfant, attribuer toute la responsabilité de cela au seul parent revient à nier que celui-ci s’inscrit dans une histoire personnelle qui prend elle-même pied, à travers notamment sa famille, dans la société à laquelle il appartient. Là encore, l’approche systémique rappelle que la société est un ensemble organisé, et non la somme d’individus dont la constitution ne devrait rien à cet ensemble. Ainsi, dans le cas où une relation fusionnelle serait instaurée de manière trop prolongée pour des raisons de réparation narcissique, il faut rapporter ce comportement à la culture du narcissisme qui est celle de la société.

Autre problème : considérer l’homosexualité nécessairement comme le résultat d’un développement psychologique entravé, voire interrompu en cours de route, par rapport aux hétérosexuels. Le problème est ici double : cette position présuppose d’abord qu’il existe réellement un développement psychologique idéal, et que les troubles ou pathologies résultent des écarts constatés relativement à ce développement ; elle laisse entendre par ailleurs que les hétérosexuels auraient eu un développement psychologique « normal », non interrompu dans ses différentes étapes. En somme, la caractérisation de l’homosexualité comme pathologique repose sur autre chose que la vie réelle, qui est faite notamment de problèmes et de souffrances. Il faut d’abord rêver une vie idéale, servant d’étalon de mesure pour la vie ici-bas, pour adopter une telle vision non seulement de l’homosexualité, mais aussi de l’hétérosexualité – et plus largement de la sexualité en général.

De plus, la réduction de l’orientation homosexuelle à une dimension psychologique méconnait le poids de l’organisation sociale dans les pratiques et les orientations sexuelles. A l’époque de la Grèce antique, l’homosexualité, qui avait un sens différent de celui qu’elle a aujourd’hui dans nos sociétés, s’inscrivait dans un rôle éducatif : des hommes d’âge mûr entretenaient des rapports pédérastes avec de jeunes hommes (ceux qu’on appelle aujourd’hui des adolescents), dans un but initiatique de formation des élites (3). Le fait que l’homosexualité soit aujourd’hui comprise comme une orientation sexuelle d’ordre privée, et non plus comme une institution jouant un rôle dans la formation des élites, tient à l’évolution de la société et pas seulement à des « dérives » psychologiques. La psychologisation à outrance est d’ailleurs elle aussi, au passage, un phénomène socialement construit.

Enfin, lorsque des homosexuel-le-s souffrent de leur homosexualité, le poids du regard de la société est ignoré si l’on réduit la question de l’homosexualité et de la façon de la vivre au seul schéma du développement psychologique dans le milieu familial. L’homosexualité est une souffrance dans une société qui la stigmatise. Dans une société qui ne la stigmatise pas, elle est bien mieux vécue. Les éventuels troubles que l’on peut constater chez des personnes homosexuelles ne tiennent donc pas à une nature pathologique  de l’homosexualité, mais au regard pathologisant de la société sur l’homosexualité – à quoi s’ajoute le fait que les homosexuel-le-s n’ont pas de raisons d’être moins sujets à des troubles psychologiques que n’importe qui d’autre.

L’homosexualité contre-nature ?

Pour que quelque chose soit défini comme contre-nature, il faut poser une nature de référence. Et pour affirmer que l’homosexualité est contre-nature, il faut faire de l’hétérosexualité une réalité naturelle. Or, elle ne l’est pas. Bien sûr, pour faire des enfants, il faut la rencontre de gamètes mâles et de gamètes femelles. Cette rencontre s’opère dans l’immense majorité des cas par les rapports sexuels entre hommes et femmes. Mais s’appuyer sur ce qui se donne comme un fait de nature pour dénoncer l’homosexualité revient ici à réduire la sexualité à la procréation – qui peut par ailleurs se faire aujourd’hui sans aucun rapport sexuel (fécondation in vitro). Or, d’une part, la sexualité ne se réduit pas à la procréation, et elle ne consiste même essentiellement pas en la procréation, si l’on considère le nombre de rapports sexuels que l’on a en vue de faire des enfants, et ceux que l’on a pour le seul plaisir. D’autre part, tous les comportements humains, même ceux les plus commandés par des nécessités naturelles (se nourrir, dormir…), prennent d’emblée une dimension culturelle, dans le sens où ils s’inscrivent dans un univers de sens construit par la société. Autrement dit, l’argument de la nature n’est pas recevable, car si on devait l’appliquer, il faudrait que l’être humain nie qu’il soit un être de culture – ce en quoi il ne serait plus humain.

Pour finir

Il résulte de tout ceci que l’homosexualité ne saurait être considérée comme une maladie, et qu’elle n’a donc pas à être guérie. Que des personnes homosexuelles puissent éprouver des difficultés ne suffit pas à faire de l’homosexualité une pathologie, pas plus que les difficultés que rencontrent les hétérosexuel-le-s ne tiennent spécifiquement à leur hétérosexualité. Si des relations trop fusionnelles dans l’enfance peuvent poser des problèmes d’individuation qui auront des répercussions dans la vie adulte – et notamment dans la vie amoureuse –, le problème porte sur ces relations, non sur l’orientation sexuelle. Des hétérosexuels peuvent d’ailleurs avoir aussi des problèmes d’individuation.

On notera enfin que les arguments pour stigmatiser l’homosexualité ne portent généralement que sur l’homosexualité masculine. L’homosexualité féminine, elle, paraît négligeable à ses détracteurs lorsqu’ils parlent d’homosexualité et qu’ils prétendent dire quelque chose d’universel sur celle-ci…

(1) Voir la page « Mission et doctrine » du site internet de Exodus International ici (en anglais) [Site désormais fermé].

(2) Voir Malick Briki, Psychiatrie et homosexualité : lectures médicales et juridiques de l’homosexualité dans les sociétés occidentales de 1850 à nos jours, Presses universitaires de Franche-Comté, 2009.

(3) Voir notamment Kenneth J. Dover, Homosexualité grecque, La Pensée Sauvage, 1980.